Retable de L’Église de Saint-Romain

Retable de L'Église de saint-romain et saint-clément Retable de L'Église de saint-romain et saint-clément

Un bulletin de la société historique et archéologique du Périgord1, nous indique que l’abbé René Bernaret signalait pour l’église de Saint-Romain, « un magnifique autel en bois, échappé à la révolution de 1793, et provenant de l’église de la cité de Périgueux ».
L’abbé Brugière2, dans ses recherches en 1835 sur les paroisses du département, reprend les indications de l’abbé Bernaret et complète celles-ci, « le maître hôtel……… proviendrait de l’église Saint Etienne de la cité où il se trouvait avant la révolution. On l’aurait, dit-on, enlevé de cette église et transporté sur cette place pour être brûlé. Un nommé Clergeau, habitant de la cité, mais originaire de Saint-Romain l’aurait, dit-on caché et fait transporter dans sa paroisse natale, et pour ce détournement aurait porté sa tête sur l’échafaud ».
Les notes historiques réalisées par Jean secret, parues dans le bulletin paroissial « en famille »de la paroisse, considère que ce retable proviendrait des récollets de Thiviers. Les récollets possédaient en effet un couvent à Thiviers, que Mgr de la Marthonie, évêque d’Amiens, en consacra la chapelle en 1604, et où eut lieu un synode en 1644. Jean Secret attend le résultat d’un enfant de Thiviers devenu franciscain, le R.P. Fidèle François Durieux, qui a entrepris une étude au sujet de ce retable pour se prononcer sur son origine exacte.

Un inconnu a laissé une note manuscrite à l’attention du Marquis de Fayol, Président de la société historique du Périgord de l’époque, lui signalant sa visite à Saint-Romain, « je suis allé voir l’autel en bois de Saint-Romain et je l’ai trouvé en bon état. Cet autel aurait été acquis d’un marchand de bric- à- brac par la famille de la Plante et placé dans l’église de Saint-Romain par ses soins. Il aurait été peint et doré vers 1840-1850. On croit que cet autel, qui remonte au XVIIème siècle, provient d’une église ou d’une chapelle de Périgueux et certaines personnes le font provenir de l’abbaye de Peyrouse. Savez-vous quelque-chose sur ce petit monument ? Il avait été signalé au Ministre comme étant en danger dans l’église de Saint-Romain dont l’entretien laisse à désirer ».

Une étude plus complète de ce retable fut réalisée en 1953 par le R.P. Fidèle Durieux3, qui a fait l’objet d’une publication de la société historique et archéologique du Périgord sous le titre « trois retables Franciscains du Périgord » (il s’agit de celui d’Excideuil, de Saint-Romain et Nanteuil). Cette étude détermine que ce retable appartient aux cordeliers, bien que l’identification du couvent d’origine soit incertaine, le R.P. Durieux pencherait pour celui de Nontron, à propos duquel Monsieur de Laugardière4, dans son étude sur le nontronnais avait fait état d’un travail de « tabernacle » commandé à un artiste de Saint-Junien vers 1646. Il est possible ajoute-t-il, que ce soit l’autel qui avait frappé à Nontron, le chevalier de Lagrange-Chancel par la qualité de son « esculture »5.
Le R.P. Durieux, nous donne une étude détaillée de ce retable que je livre in extenso :
« Sur la ligne verticale centrale nous avons, de haut en bas :
Tout au sommet, un Saint-Jean-Baptiste, motif fréquent dans les retables périgourdins de cette époque, et qui peut exprimer soit une dévotion spéciale à cet entraîneur vers l’évangile, soit une simple marque d’atelier ; Au-dessous, jésus en croix, entouré des instruments de la passion, le tout surmonté d’une vaste couronne, on reconnaît les idées théologiques déjà observées à Excideuil : croix et royauté ensemble :
Sur la porte du tabernacle, un christ transfiguré ou glorieux, dominé par dieu créateur fait un contraste certainement voulu pour l’instruction du peuple avec la croix qui est au-dessus. Et, si l’on tient compte des bas-reliefs de l’enfance qui règnent à gauche et à droite l’ensemble constitue une christologie plus complète encore qu’à Excideuil, mais moins artistique.
Sur l’antependium, une médiocre assomption nous rappelle sans nul doute à qui était dédié l’autel.
Le bas-relief de l’enfance représente, de gauche à droite :
Une nativité, moins belle que celle d’Excideuil, mais certainement sculptée d’après un même modèle, tant les détails coïncident :
Une annonciation, qui remplace ici la visitation du premier retable. On n’avait pas les mêmes raisons de faire figurer Saint-Joseph, mais on voulait par contre exalter la vierge. Le doigt de l’ange montrant l’esprit Saint qui descend est inoubliable.
Une circoncision, très vivante mais d’une sincérité un peu rustique…
Enfin une adoration des mages, qui mérite avec celle d’Excideuil la comparaison déjà faite pour la nativité.
On notera que les colonnettes qui séparent les bas-reliefs ont à Saint-Romain, des feuillages, alors qu’à Excideuil c’était de la vigne, discrète allusion à la diversité des terroirs.
Si les bas-reliefs d’Excideuil valent mieux que les statues, à Saint-Romain c’est le contraire. Ici, pas une qui ne soit Franciscaine ; pas une qui ne tende au portrait, comme si des religieux étaient venus poser.
Saint-François et Saint Claire règnent aux côtés du tabernacle, et pour les mêmes motifs qu’à Excideuil ; le vêtement n’a pas changé non plus.
Sainte-Claire est encore une paysanne périgourdine, mais plus recueillie, un peu gauche à cause de l’énorme calice qui, en sa main évoque son courage de jadis, à Saint-Damien d’Assise, pour sauver le Saint Sacrement lors du péril sarrasin.
Le Saint François est peut-être la plus belle pièce de nos trois retables. Au lieu de la réminiscence italienne d’Excideuil, nous avons un bon vieux de chez-nous, comme ceux qu’on voit sur les champs de foire, avec même des « bacchantes », mais habillé en frère mineur : ce qui nous paraît révéler au haut degré la pénétration franciscaine dans nos campagnes d’autrefois. Il porte aux mains les plaies des stigmates, cachant celle de son côté. Et comme la rude porte d’église devant laquelle on l’a photographiée est adaptée à l’homme !
Aux deux bouts de l’étage, nous avons, côté épître, Saint Bonaventure, et, côté évangile, Saint Louis d’Anjou.
Saint Bonaventure est un adolescent affublé, par- dessus l’habit, d’un surplis, d’un camail et d’une croix pectorale.
Quel portrait réaliste ! Mais quelle jeunesse pour figurer un digne cardinal ! Remercions du moins le sculpteur de nous avoir conservé ainsi la silhouette d’un robuste novice nontronnais.
Saint Louis d’Anjou, le seul Français de l’ordre canonisé, mort si prématurément évêque de Toulouse après avoir renoncé à la couronne de Naples pour être frère mineur, est ici un autre jeune assez laid, avec mitre, et une chape parsemée de fleurs de lys ; son geste bénissant est un peu figé.
A l’étage supérieur, de part et d’autre du crucifix, règnent deux petits bas-reliefs, portraits également. A droite, un Saint Antoine de Padoue plus vrai que la mièvrerie d’Excideuil, avec ses yeux pétillants devant le Jésus qui lui fait la leçon. A gauche, un Saint François, vraisemblablement, en oraison devant une simple croix de bois : témoignage de la prière en pleine nature que doit savoir pratiquer tout bon frère mineur, en Nontronnais comme Assise.
Au total, une œuvre plus rustique qu’à Excideuil ; on a moins visé à l’art, mais on a su davantage sculpter la vie. Les thèmes fondamentaux n’ont pas changé ».

Une pièce d’archives de l’évêché de périgueux6 fait état d’une recension de reliques à Saint-Romain, au cours de laquelle « un des principaux de la mairie a déclaré avoir fait transporter et placer cet autel en 1791, et qu’il appartenait à l’église des Cordeliers et non des Récollets ».

Avec ce retable, ont été classés deux bustes reliquaires de Saintes indéterminées, en bois polychromé doré, posées sur des coffrets qui ont contenu des reliques, d’une hauteur de 0 mètre 75.
M. Jean Secret conservateur des A.O.A., vice président de la société historique et archéologique du Périgord nous en a fait une description très complète :

livre

« …..L’une des saintes est vêtue d’une tunique plissée, assez décolletée ; son visage, peu expressif, est encadré de cheveux noirs sous une sorte de coiffure faite d’un voile replié ; sa main droite s’appuie sur son cœur, son bras gauche est tendu en avant. L’autre saint est vêtu d’une robe plissée, sous un surcot de fourrure. Son visage est assez banal, sous une chevelure châtain clair portant une espèce de couronne de feuillage. Ses bras sont demi-nus ; la gauche s’appuie sur la poitrine et porte une palme ; le droit, tendu, porte une espèce de flèche ou de baguette. Quant aux coffrets, ils sont agrémentés de chutes de feuillage, de perles et, à l’avant, des lunettes ovales, inscrites dans des rinceaux, laissaient apercevoir les reliques. On peut, évidemment, se demander quelles étaient les saintes ainsi représentées, et quelles reliques contenaient les coffrets.
Or il se trouve qu’une pièce d’archives conservée dans les cartons verts de l’Evêché de Périgueux8évoque une recension des reliques que continrent ces bustes-reliquaires. Nous donnons cette pièce intégralement, nous contentant d’en rajeunir légèrement l’orthographe.
« Aujourd’hui, 13ème jour de juillet 1822, nous soussigné, prêtre desservant la succursale de Saint-Pierre-es-Liens de Négrondes, canton de Savignac-les-Eglises, archiprêtré de Périgueux, nous sommes transportés au bourg de Saint-Romain, annexe de Saint-Jean-de-Côle, canton de Thiviers, Archiprêtré de Nontron, en vertu d’une commission de Monseigneur l’Evêque, datée du 9 courant, signé Dumaine, Vic. Gal, laquelle commission nous avons acceptée avec respect et soumission : qui nous enjoint de constater l’état et authenticité d’une portion de reliques qu’on lui a annoncé être placées sur l’autel de l’église et exposées à la prophanation (sic) publique.

Y étant arrivés, accompagnés de M. le curé de Saint-Jean que nous avons appelé à cet effet, nous avons fait avertir les principaux habitants du bourg, au nombre desquels s’est trouvé l’adjoint à la mairie de cette commune. Et étant entrés dans l’église, nous nous sommes revêtus d’un surplus et étole, fait allumer les cierges et après avoir fait notre prière et salué la croix, avons lu aux assistants notre commission et l’exposé qui y était joint. Et tenant toujours en main ledit exposé, nous avons reconnu les deux statues mentionnées, placées l’une du côté de l’Epitre, et l’autre du côté de l’Evangile.
Nous étant approchés de la première, avons vu avec douleur qu’elle ne contenait aucune relique. Mais avons remarqué des liens de rubans attachés au bois, en forme d’anneaux, qui dénotent qu’il y en avait eu. Nous nous sommes ensuite approché de la seconde et y avons vu une portion considérable d’os, tout d’une pièce, qui nous a paru être (un) morceau d’os de la jambe, attaché au bois par deux liens de ruban, avec cette inscription : S. FORTUNAT, MART. Y avons remarqué que d’autres morceaux de rubans qui annonçaient y en avoir eu d’autres. Et avons ensuite scrupuleusement examiné tout le reste de l’autel, excepté le tabernacle dont on n’a pas pu trouver la clef, sans avoir pu découvrir autre chose.
Sur ces entrefaites, est arrivé un autre des principaux et c’est le même qui, en 1791, acheta, fit transporter et placer cet autel, qui appartenait à l’église des Cordeliers, et non pas des Récollets, comme le porte l’exposé de M. Dujarric ; qui nous a dit avoir fait emballer et pris un soin particulier de ces deux bustes, à cause des saintes reliques qu’il savait contenir. Et qu’ils s’étaient trouvés et avaient été placés intacts, même jusqu’aux verres qui les fermaient, quoique le chariot qui les portait eût versé, ce qu’il avait attribué à la vertu des saintes reliques.
Ayant demandé aux assistants s’ils n’avaient pas entendu quelqu’un parler de ces reliques, et s’ils ne soupçonnaient pas qui pourrait les avoir prises, ont répondu que non. Et avons clos le présent procès-verbal les jours, mois et an que dessus. Bort, desservant de Négrondes ».

Quelques renseignements nous sont donnés par ce texte. Nous apprenons tout d’abord qu’après la révolution et les déprédations commises dans les églises, l’évêque de Périgueux éprouva tout naturellement le besoin de faire une recension générale des reliques qui pouvaient subsister (par exemple, le bras-reliquaire de Saint Siméon existait et existe encore en l’église de Négrondes ; il a été inscrit à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques le 24/01/1974, mais en fait, il contient une relique de Saint Grégoire. Deuxième remarque, Saint-Romain était alors une annexe de Saint-Jean-de-Côle ; devenue paroisse, elle a été ensuite jumelée avec Saint-Clément. Troisième remarque : la présence de la relique de Saint Fortunat martyr. Il s’agit sans doute de Fortunat de Valence (ou de Charlieu), disciple de Saint Irénée, martyrisé au 3ème siècle. A ce sujet, aucune indication ne peut être fournie par le patronage de l’église de Saint-Romain, le retable étant de provenance extérieure. En fait, on aurait aimé que cette provenance fût exprimée clairement ; or, le texte spécifie seulement qu’il appartenait à l’église des cordeliers, et non aux récollets, mais sans préciser dans quelle ville ! La ville de Thiviers n’ayant possédé qu’un couvent de récollets9. Il est à peu près certain que ce retable provenait des cordeliers de Nontron.
On peut faire une quatrième remarque : la présence, pour encadrer ce retable franciscain, de deux bustes-reliquaires. Or, il en est de même en l’église d’Excideuil, qui conserve un très remarquable retable franciscain provenant de la chapelle des cordeliers d’Excideuil. Et les bustes-reliquaires d’Excideuil ressemblent étrangement à ceux de Saint-Romain sinon par leur style, du moins par leur conception d’ensemble, leur disposition générale, leur technique : mêmes décorations de rinceaux autour de la lunette, même pose des saintes, mêmes visages conventionnels. Les reliquaires d’Excideuil, d’après un authentique, renferment des reliques de Sainte Constance (ex ossibus sanctae constantiae). A leur propos, le P. Carles10écrit que la fête votive d’Excideuil se célébrait au début de septembre, en l’honneur de sainte Constance. Il constate que l’ordre de Saint-François a compté cinq bienheureuses Clarisses ou tertiaires du nom de Constance ; qu’en 1682, Marianne de la Trémouille des Ursins donna à Excideuil une relique de sainte Constance, provenant du cimetière romain de Saint-Cyriaque ; qu’en 1865, le curé d’Excideuil obtint, provenant du même cimetière, le corps d’une sainte Constance martyre. Il ajoute enfin qu’un saint Constance, évêque d’Aquin, en Italie, était fêté début septembre et, qu’après tout, on avait pu féminiser le personnage… On est donc aussi mal renseigné sur l’identité des deux bustes-reliquaires d’Excideuil, que sur celle des bustes-reliquaires de Saint-Romain. Nous ajoutons que la plupart des bustes-reliquaires conservés dans nos églises échappent à une identification précise, par exemple SaintFront de Périgueux, Nontron, Faye de Ribérac, Savignac-de-Miremont.
Quant aux objets que contiennent actuellement les deux bustes-reliquaires de Saint-Romain, l’un renferme deux boucles de ruban qui ont retenu un os long, ainsi que neuf roses de verroterie imitant des gemmes ; l’autre, trois morceaux d’os et une relique imprécise, enfermée dans un petit empaquetage de papier ». Jean Secret.